Petite histoire de la vigne à Roquefort.

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Le premier âge.

La monoculture de la vigne n’est que fort récente dans l’histoire  de notre commune. Cette « mer de vignes qui submerge les plaines » comme le décrivait Le Roy Ladurie et qui constitue notre paysage familier n’a qu’à peine plus de 150 ans d’existence.

Les trois moulins postés en sentinelle sur le plat de Roque le prouvent, ils étaient utilisés pour moudre les céréales produites sur le territoire.

En 1583, sur environ 210 hectares cultivés, seulement dix hectares sont plantés en vigne. L’idée fixe du paysan est de produire le « pain quotidien ». La crainte de la disette hante toujours la population roquefortoise.

L’organisation du terroir de chaque commune est immuable : saltus (espaces herbeux pour les parcours à moutons) et silva (espaces boisés possédés par les nobles) restent interdits aux cultures, l’ager (espace cultivable) est consacré aux céréales. La vigne n’est cultivée que sur les coteaux et les moins bonnes terres.

En 1665, la superficie cultivée sur la commune est de 370 hectares mais il n’y a que 17 hectares de vignes. On compte 41 chefs de famille et 32 maisons en 1583 alors qu’on relève 48 maisons en 1665. L’accroissement de la population explique sans doute les défrichements effectués et la nette augmentation de la superficie agricole.

En 1759, sur 386 hectares cultivés, on trouve dans le compoix de cette année là, 37 hectares en vigne  soit 10% de la superficie totale. Les vignes appartiennent majoritairement aux petits et moyens propriétaires.

Par exemple, Jean Castan qui est le cinquième plus gros propriétaire du village et qui possède 15 hectares 70,  n’a que 72 ares en vigne !

Pourtant, la fondation du port de Sète (1666) et l’ouverture du canal du Midi (1681) sont à l’origine de la première extension du vignoble languedocien, permettant les exportations d’alcool. Mais la crainte d’une pénurie de grains étant toujours la règle, la plantation de vignes nouvelles a été interdite en 1731. De plus, le coût du transport est très élevé.

La Révolution va abroger l’arrêt de 1731 et même autoriser le partage des biens communaux mais va aussi avoir pour conséquence une interruption du commerce maritime.

Les grands propriétaires fonciers ne s’intéressent pas encore à la vigne, le blé est plus rémunérateur que le vin. Les récoltes de raisins sont peu abondantes et les rendements sont faibles de l’ordre de 10 à 15 hectolitres à l’hectare. L’habitude est de vendanger précocement et donc les vins ont un faible degré d’alcool et se conservent mal.

Les petits propriétaires essayent de valoriser quelques arpents de terre qu’ils travaillent à la pioche, n’ayant pas le matériel nécessaire  ni même un mulet, la culture de la vigne reste une culture populaire. Ce sont de toutes petites parcelles de quelques ares où les ceps ne sont pas alignés et où le remplacement des manques s’effectue par marcottage.

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L’âge d’or.

A la fin du Premier Empire, seuls le Biterrois et dans une moindre mesure le Minervois et le Lézignanais, ont connu une véritable extension du vignoble mais dans le premier quart du XIXe siècle, la vocation viticole du département va s’affirmer.

Les paysans vont sortir d’un système de polyculture pour entrer dans un système de culture spécialisée à vocation commerciale. L’extraordinaire expansion du vignoble s’explique par l’augmentation de la population française et donc par une plus grande consommation de vin mais surtout par la construction du réseau ferré.

L’achèvement des lignes Paris – Languedoc en 1856, l’ouverture de la gare de Narbonne en 1857 et de la gare de Port La Nouvelle en 1858 ouvrent de nouveaux marchés. Le chemin de fer rend possible le transport à bas prix du vin sur de longues distances. Les progrès de la vinification grâce aux découvertes de Pasteur permettent la conservation du vin qui peut voyager sans devenir aigre.

Cependant, cette période va subir une première crise, l’oïdium ravage le vignoble de 1852 à 1857, la production chute des deux tiers mais cette diminution des récoltes est compensée par une hausse des prix. On assiste à une véritable frénésie de plantations !

En 1878, la vigne représente 90% de la surface cultivée dans l’arrondissement de Narbonne. On utilise aussi de nouveaux outils : le sécateur pour la taille, la charrue à la place du « bigos » et de la « rabassière ». Le travail de la vigne réclame une main-d’œuvre abondante : la taille, les traitements, les vendanges sont des opérations qui imposent de s’occuper un à un de chaque cep. Le village connaît un grand essor démographique. De 304 habitants en 1807, on passe à 1240 habitants en 1890 !

Pourtant, le vignoble audois porte en son cœur  une faiblesse fondamentale, il est orienté vers un marché de grande consommation, à prix modérés et il est soumis aux lois d’un marché qu’il ne contrôle pas.

Le phylloxéra ne va pas sauver la viticulture audoise mais lui assurer un répit.

Ce petit puceron qui faillit faire disparaître le vignoble français, apparaît pour la première fois en 1863. Sa marche est lente au début puis s’accélère : le Vaucluse en 1868, le Gard en 1869, Montpellier en 1869, le Biterrois en 1877 et l’Aude à Ouveillan en 1878. Cependant, il n’atteint Roquefort qu’en 1885.

Le vignoble de la région bénéficie en fait d’une période de prospérité de 1878 à 1885, à  la forte hausse des prix due à la disparition du vignoble français s’ajoutent de bonnes récoltes. Les viticulteurs qui ont bénéficié d’une décennie de répit par rapport aux voisins du Gard ou de l’Hérault peuvent reconstituer le vignoble très rapidement car on connaît à ce moment là le remède au mal.

En effet, un botaniste, Jules Planchon et un avocat viticulteur Jean-François Bazille découvrent que le greffage d’un plant français sur un porte-greffe américain permet au cep de résister au phylloxéra.

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L’âge des crises.

C’est donc une viticulture complètement rénovée qui sort de la crise du phylloxéra mais très vite, les viticulteurs vont s’apercevoir que tout a changé !

Les nouvelles vignes sont moins robustes que les anciennes, elles exigent des travaux plus importants : défonçage, greffage, davantage de labours, de plus les plants américains sont très sensibles au mildiou.

En outre, pendant la crise du phylloxéra, la production française ayant chuté, on a importé des vins d’Espagne et d’Italie. Le gouvernement français a aussi favorisé la création d’un vignoble en Algérie.

A partir de 1903, les vins algériens arrivent avec des quantités de plus en plus importantes, or ces vins sont très bon marché avec des degrés élevés ! Les négociants commencent à pratiquer le coupage avec les vins du Languedoc. La pénurie de vin pendant la crise  a amené le gouvernement à autoriser la fabrication de vins artificiels et le sucrage de la vendange !

Enfin, une succession de récoltes records (1899,1900, 1901, 1904)  va accentuer le phénomène de mévente et l’effondrement des cours (20 francs l’hectolitre en 1899, 5 francs en 1901).

En 1904, les ouvriers agricoles de Roquefort se mettent en grève pour protester contre leurs salaires jugés insuffisants. Le jeudi 4 février, à une heure de l’après midi, le clairon résonne dans les rues du village et 80 ouvriers agricoles répondent à l’appel. Le dimanche 7 février au soir, 200 personnes se réunissent au café Barthe. Ils protestent car leur salaire journalier a été réduit de moitié et le nombre de journées de travail dans l’année diminue considérablement.

Le 13 février à Narbonne, un accord entre les grévistes et les patrons est signé. Il porte en particulier  sur la durée de la journée de travail, le prix de la journée, le prix de la journée pour les femmes. Le 15 février, les ouvriers reprennent le travail.

La chute spectaculaire des cours de 1900 à 1907, entraîne une crise sans précédent, on peut parler véritablement de misère au début du XXe siècle. C’est dans l’Aude qu’éclate la grande crise de 1907 !

Chaque dimanche, des foules de plus en plus importantes, vont s’assembler autour de Marcellin Albert : cinq mille à Coursan le 14 avril, douze mille à Capestang le 21 avril, vingt mille à Lézignan le 28 avril et quatre vingt mille personnes le 5 mai à Narbonne ! L’élan populaire embrase le pays !

On compte cent cinquante mille personnes à Béziers le 12 mai, cent soixante et dix mille à Perpignan le 19 mai, deux cent mille à Carcassonne le 26 mai, deux cent cinquante mille à Nîmes le 2 juin et plus de six cent mille à Montpellier le 9 juin !

Le 19 juin, des membres du comité d’Argeliers et le maire de Narbonne, Ernest Ferroul sont arrêtés. La sous préfecture est attaquée, il y a un mort et des dizaines de blessés. Le vingt juin, la troupe tire sur la foule des manifestants faisant cinq morts et une dizaine de blessés. La ville est occupée par 10 000 soldats.

1907 est le symbole de toute l’histoire viticole de l’Aude, le mythe de 1907 resurgit à chaque crise et elles sont hélas  nombreuses. Ces manifestations se sont souvent terminées en affrontements parfois sanglants comme en 1976.

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L’âge de la coopération.

Finalement, ce grand mouvement populaire n’aura abouti qu’à deux résultats concrets : la loi du 29 juin qui instaure une surtaxe sur les sucres destinés à la vinification et la création de la Confédération Générale des Vignerons.

Face aux grands propriétaires et aux  négociants, la petite et moyenne propriété se lance dans un mouvement coopératif. La nécessité de se regrouper est imposée par les progrès de la vinification qui exige de gros investissements et par l’obligation de stockage pour réguler les ventes.

La première cave coopérative de  l’Aude voit le jour en 1909 à Lézignan, cinq autres sont créées avant la guerre. En 1920 sont créées les caves de Leucate et de Roquefort.

Fondée le 16 décembre 1920, la cave coopérative « La Vigneronne » à côté du café du marché, regroupe 45 membres. Le 25 juin 1966, La Vigneronne fusionne avec sa cadette la cave coopérative Saint-Martin. Celle-ci a été construite en 1949 sur des terrains cédés par MM Joseph Castan et Louis Marty. Sa capacité initiale de stockage était de 10 000 hectolitres, elle a été portée à 38 000 hectolitres.

Son président de sa création jusqu’en 1976 à été M Auguste Castan puis M Antoine Copovi puis M Jean-Marie Sanchis.

En 1981, la récolte à Roquefort était de 32 000 hectolitres, en 2009 elle n’était plus que de 16 000 hectolitres et les caves coopératives de Leucate et de Roquefort décidaient de fusionner scellant leur destin autour d’un nouveau chai d’une capacité de 100 000 hectolitres.

 

Sources :

« Le temps de la vigne » par Marc Pala et Jean-Louis Escudier. Les carnets du parc n° 14.

« La grève des ouvriers agricoles de Roquefort des Corbières en 1904 » par Robert Masquet. ARHP.

« Mémoires de Marcelin Albert » Editions Christian Salès.

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