LE TEMPS DES PALOMBES

LE TEMPS DES PALOMBES

Le promeneur qui arpente la garrigue du côté des Moulins ou bien vers les « Caulasses » a surement été intrigué par ces abris en pierre sèche, de forme circulaire.
Qu’on les appelle affûts, palombières, ragues, postes ou baraques de passe, ces abris n’ont pour seule fonction que de dissimuler le chasseur aux yeux de la palombe.
De nos jours, celui qui est à « l’espera », (dans l’attente du gibier pour les non occitanistes), utilise son fusil pour tirer les vols d’oiseaux bleus qui remontent vers le nord au mois de mars mais il n’en a pas été toujours ainsi.

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Affût à palombes sur le site de Cambouisset.

L’arquebuse, l’ancêtre du fusil, a été classée arme de chasse en 1543 mais son emploi était dénigré par les nobles qui trouvaient ce principe ignoble, c’est-à-dire indigne d’un homme bien né.
Les fusils à chien qui permettaient un tir plus efficace grâce aux plombs et grâce à un chargement plus rapide des cartouches, ne furent utilisés qu’à partir du début voire du milieu du XIXe. Mais très peu de paysans alors possédaient un fusil. Comment chassait-on alors la palombe, me demanderez-vous ?
Et bien, au filet, on disait aussi pantes, pantières ou tirasses selon les régions.
Pourquoi au filet ?
Parce que Colbert, le ministre de Louis XIV en avait décidé ainsi. En 1669, une ordonnance royale, véritable code forestier, affirmait que seuls les gentilshommes pouvaient chasser ; une chasse noble bien sûr, à courre ou au vol (avec des faucons) ; seule exception pour les roturiers, ils pouvaient utiliser des filets pour attraper les oiseaux migrateurs, les alouettes, les grues, les merles, les pluviers, les sarcelles et autres oiseaux de passage, ils pouvaient aussi utiliser des pièges pour capturer les lapins. Ces chasses populaires et nourricières amélioraient l’alimentation et protégeaient les récoltes.
Il y avait aussi des coutumes régionales et de multiples tolérances provinciales. Ainsi, on trouve dès 1402, des documents officiels royaux qui attestent de donation de palombières. En Béarn, un règlement de 1443 donne les droits des habitants d’Oléron :
« Les hommes et femmes voisins résidents, habitants du lieu ont droit de chasse, authentique, de pratiquer la chasse au moyen de lacets, filets, pantes. Ils ont le droit de tailler, arracher et couper les arbres de toutes conditions sur tous les terrains du lieu pour faire ces chasses, ceci en toute franchise et sans reconnaissance à personne. »

En Navarre, dans les Pyrénées maritimes et ariégeoises, les gens chassaient la palombe et versaient une redevance, un oiseau sur dix.
La « palomance » était un droit d’usage qui autorisait l’installation d’un filet à palombe, moyennant le versement d’une redevance au seigneur ou à son garde ou bien au propriétaire du lieu.

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Affût à palombes au Col de Naut.

 

Dans une brochure éditée par notre association et dans laquelle Paul Rivière fait le récit de ses souvenirs d’enfance, il décrit ainsi cette chasse qui perdura jusqu’aux années 50.
« Depuis longtemps, depuis l’hiver, ils étaient venus à leur cabane de pierres sèches pour préparer les nets, (voir photo) fignoler leur abri. La passe proprement dite, ou cabane, était flanquée de chaque côté de deux ou trois glacis avec, côté nord, une sorte de rigole bordée d’un rang de pierres où couraient les filets repliés en attente. Chaque bout de filet, de 7 à 8 mètres, était fixé au pal de bois qui tiré sèchement par la corde, décrivait un arc de cercle animant le filet d’un mouvement identique »

 

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Passe de Maugard Bey sur le site du Crès Blanc.

 

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Passe de Lucien Ferrand au Crès Blanc.

 

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Le « net » espace aplani où l’on plaçait les filets.

 

Il fallut attendre la fin de la première guerre mondiale et l’industrialisation pour que la possession d’un fusil se généralise mais on ne tirait pas à tout va car cela coutait cher. Jusqu’au milieu du XXe siècle, la plupart des chasseurs confectionnaient leurs cartouches dont ils conservaient l’étui après le tir afin de les recharger et ainsi diminuer le coût. Les « recettes maison » de fabrication étaient gardées secrètes…

La fabrication de cartouches racontée par Marcel Pagnol dans « La gloire de mon père ».
[Il y avait d’abord des rangées de cartouches vides et chaque rang avait sa couleur : rouges, jaunes, bleues, vertes.
Puis, de petits sacs de toile écrue, pas plus grands que la main et lourds comme des pierres. Chacun portait un grand numéro noir : 2, 4, 5, 7, 9,10.
Il y avait ensuite une sorte de petite balance à un seul plateau et fixé au bord de la table par une pince à vis, un étrange appareil de cuivre, muni d’une manivelle à bouton de bois]

 

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Sertisseur

[Mon oncle prit un gros dé à coudre de cuivre, fixé au bout d’un petit manche de bois noir.
-Voici la jaugette pour mesurer la charge. Elle est graduée en grammes et décigrammes.]

 

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Dosettes pour la poudre et le plomb.

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Bourres et rondelles.

[Alors commença le remplissage des douilles, opération à laquelle mon père collabora : il enfonçait sur la poudre, les bourres grasses cuisinées par l’oncle Jules. Puis ce fut le tour des plombs, puis d’une autre bourre, et cette dernière fut surmontée d’une rondelle de carton sur laquelle un gros chiffre noir indiquait la grosseur du plomb.
Ensuite eut lieu le sertissage : le petit appareil à manivelle rabattit le bord supérieur de la cartouche et en fit une sorte de bourrelet qui enferma définitivement la meurtrière combinaison.]

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Bourroir pour tasser.

 

La chasse à l’affût, c’est d’abord l’attente, immobile, tous les sens en éveil, guettant le moindre coup d’aile. Les yeux rivés sur l’horizon, on essaye de deviner dans le demi-jour, dans le gris de l’aube, le gris du vol de palombes.
C’est aussi ce contact intime avec la nature, avec le silence ou bien avec le Cers qui mugit et qui rend les doigts gourds au moment de saisir le fusil. C’est humer à pleines narines les parfums de la garrigue.
C’est un tapis de couleurs, tous les jours renouvelé. Le bleu des étangs en arrière plan, le rouge du soleil naissant, le gris blanc des nuages ourlés d’orange ou d’indigo et les diverses nuances de vert de la végétation.

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Passe de l’Antran au Plat d’Amount.

 

C’est parfois une bonne « ramade» (mot occitan signifiant ondée ) qui vous fait     « s’acargnader » (se mettre à l’abri) au fond de la rague.
C’est dans la lumière d’un premier matin, l’excitation qui fait battre le cœur, la tension de tous les nerfs, l’émotion qui brouille les ordres du cerveau et après le coup de feu, la longue litanie de tous les arguments qui expliquent pourquoi vous avez raté l’immanquable !

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Passe de Baptistin Fresquet (né vers 1885?) aux Caulasses.

Car le principal plaisir de la chasse à la palombe est dans le récit du coup de fusil réussi du bon « paloumayre » (chasseur de palombes) ou dans la narration du « mazette » qui   «roumègue » (râle) tant et plus contre le soleil qui l’a aveuglé, contre son chien qui l’a gêné ou contre le chasseur voisin qui par son tir intempestif a fait dévier le vol, essayant ainsi de masquer sa maladresse !
Car le plaisir de la chasse ne peut être dans la vaine et stupide gloriole du nombre de pièces tuées ! Il n’est pas question de détruire ce que la nature nous a confié pour un temps et qui n’est pas inépuisable !
Le « paloumayre » voue un culte à la palombe, culte païen car terminé par une immolation, il attend avec impatience le mois de mars et prie Eole pour que le vent soit avec lui et espère revoir tous les ans des vagues bleues dans le ciel des Corbières.

 

 

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Passe de Paul Auguste aux Vignals.

 

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Passe de « Rançou » à Saint-Clément.

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Passe d’Hippolyte Castan ( né en 1873) sur le site de l’Estagnol.

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« Mon rêve » passe d’Eugène Castan (né vers 1900)

Mon Rêve 004

Affût construit en 1950 par Eugène Castan.

 

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Net pour les filets.

Merci à Frédéric Olive ainsi qu’à Emile Castany pour leur contribution.

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